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Au Canada, 160 femmes sont mortes des suites d’un acte violent en 2020. Parce qu’il est souvent difficile de détecter les signes et savoir réagir avant qu’il ne soit trop tard, le conseil étudiant de l’École de travail social de l’Université de Moncton a organisé en février et mars deux conférences saisissantes et ouvertes à des étudiants inscrits dans différents programmes en santé, chacun pouvant se retrouver en première ligne face à des personnes qui subissent des actes de violence, que ce soit au cours de leur carrière ou durant leur vie.

Les étudiants en science infirmière, en nutrition, en criminologie et des participants au séminaire professionnel sur la collaboration interprofessionnelle se sont joints aux étudiants en travail social pour écouter, le 10 février, le témoignage d’Ingrid Falaise, autrice du roman autobiographique « Le Monstre », puis le 26 mars, l’histoire de Mireille et d’Isabelle Grenier, plus connues sous le nom des Jumelles martyres. Chaque expérience racontée, terrible de vérité, était suivie d’une importante activité interprofessionnelle engageant par groupes de taille réduite les étudiants des différents programmes à réfléchir ensemble, tant sur la bonne attitude à avoir individuellement et professionnellement, que sur des pistes pour améliorer le système actuel.

« Le cycle de violence commence souvent par… une histoire d’amour »

« Vous avez cette responsabilité de comprendre pour aider des victimes et les sauver. Juste le fait d’être à l’affut des signes peut sauver des vies », a rappelé Ingrid Falaise en préambule de son intervention. Pendant une heure, celle-ci a raconté et illustré en donnant de nombreux détails les quatre phases du cycle de la violence conjugale, telles qu’elle les a vécues, rappelant que « tous les monstres fonctionnent de la même façon ». Pour elle, comme pour d’autres, « cela n’a pas commencé par des insultes ou un coup de poing, mais par… une histoire d’amour ». Séduite par l’homme qui allait devenir son partenaire, puis son bourreau, elle n’a pas vu tout de suite le piège dans lequel il allait l’enfermer : « C’est comme si mon M. [M comme Monstre] m’avait étudiée. Il me connaissait par cœur. Il me faisait me sentir extraordinaire. » C’est aussi durant cette phase de séduction que le Monstre apprend à connaître les faiblesses de sa victime, pour mieux entrer dans la seconde phase, celle de la manipulation : « À ce stade-là, le Monstre s’applique à faire baisser l’estime que l’on a de soi. Sous son influence, on change sa manière de s’habiller, sa façon de penser. C’est cela un M. : quelqu’un qui se sert de l’amour de sa victime pour assouvir ses besoins de contrôle et de pouvoir. » La troisième phase est celle de l’isolement : le Monstre fait en sorte d’isoler sa victime de sa famille et de ses amis. Puis arrive la première agression. C’est la quatrième phase. « Le Monstre t’explique que c’est toi qui l’as poussé à devenir comme ça… et il redevient le prince charmant jusqu’au prochain acte de violence. »

Briser le silence : une nécessité

L’histoire de Mireille et d’Isabelle Grenier présente de nombreuses similitudes avec celle d’Ingrid Falaise : elles aussi ont été isolées, manipulées et violentées. Elles n’étaient alors que des enfants et, pour elles, il n’y a même pas eu de phase 1. Adoptées sans amour par la famille Lavoie à l’âge de deux ans, elles ont vécu les premières années de leur vie attachées aux barreaux de leurs lits, dans le noir, sans avoir le droit de parler, ni même de se parler. Pendant six longues années, elles ont été frappées, humiliées, affamées, séquestrées, violées, torturées psychologiquement et maintenues dans l’ignorance du monde par les membres d’une famille qui ne voyaient en elles qu’un moyen de recevoir de l’argent du gouvernement fédéral. Elles doivent leur salut à un témoin qui a signalé leurs mauvais traitements. Reste que les faiblesses du système de l’époque auraient pu leur être fatales : « Les services sociaux nous ont laissées là une année supplémentaire avant de venir nous chercher ». Ballotées de familles d’accueil en familles adoptives, elles qui avaient un grand besoin d’amour ne savaient plus à qui faire confiance. Elles ont vu leur cœur se refermer jusqu’à ce qu’elles soient capables de construire leur propre vie…

« Identifier les signes peut sauver des vies »

En 2018, la police a recensé plus de 99 000 personnes de 15 à 89 ans victimes de violence conjugale au Canada, dont 2182 au Nouveau-Brunswick (1743 femmes). Cette même année, plus de 19 000 enfants ont été déclarés victimes de violence familiale dans tout le pays, dont 413 au Nouveau-Brunswick. À ce chiffre, il faut ajouter tous ceux et toutes celles qui souffrent et se battent pour leur survie dans le silence le plus total. « Il est très difficile de dénoncer la violence, la négligence et les abus faits contre les personnes vulnérables. Mais, des lois existent, qui obligent chacun de nous à briser le silence et à venir au secours des personnes en danger. Cela peut changer des vies! », a insisté Mireille Grenier.

Selon Ingrid Falaise, réaliser qu’une personne est victime de violence peut prendre du temps, même s’il s’agit d’un proche. « Cela peut arriver à n’importe qui ! Il faut être attentif à certains signaux : une personne qui cesse de rayonner, baisse la tête, devient anxieuse, ment, change sa manière de s’habiller, ou ne parle plus alors qu’elle avait l’habitude de le faire, peut être victime de violence… Dans ces cas-là, une bonne manière de réagir consiste à engager une conversation avec cette personne, dans un endroit à part (loin de celui ou de celle que vous soupçonnez être son M.), en lui demandant tout simplement comment elle va. Demandez-lui si vous pouvez l’aider, si elle a peur, si elle se sent isolée. Surtout, ne la culpabilisez pas. Son bourreau le fait déjà. Ne lui reprochez pas de rester auprès de son M., par exemple : la violence peut prendre des formes très différentes. Il peut la menacer de tuer un proche ou un animal qui lui est cher, il peut la garder sous son contrôle financier … Gardez les bras ouverts et montrez-lui que vous êtes là pour elle : c’est de savoir que l’on a un filet de sécurité qui aide à partir (…) »

« La médiation est à proscrire ! »

S’adressant plus particulièrement aux étudiants en travail social, Ingrid Falaise a alerté sur une pratique qu’elle estime dangereuse : celle de réunir les M. et leurs victimes au nom d’une certaine médiation. « C’est terrible. Les M. sont des séducteurs, des beaux parleurs », qui profitent de ces réunions pour tourner l’affaire à leur avantage. Selon elle « la médiation est à proscrire dans ce cas-là ! » Une réflexion que partage Annie Vienneau, 24 ans, en première année de maîtrise en travail social : « Je trouvais moi aussi cette pratique particulièrement inadaptée. Plus tard, j’aimerais accompagner des personnes en thérapie individuelle et familiale. Je retiens l’importance d’être dans le non-jugement, d’outiller et d’être avant tout à l’écoute. »

À l’issue de la conférence d’Ingrid Falaise, les étudiants ont été invités à développer leurs réflexions en petits groupes; puis le 26 mars, accompagnés par Mireille et Isabelle Grenier, ils ont travaillé ensemble à l’élaboration d’un plan de sensibilisation communautaire dans le domaine des services de santé, cela dans le cadre du « Défi Équipes de soins et services de santé (DÉSSS) » (1). « En tant que professionnels du travail social, nous pouvons réaliser l’emprise sous laquelle se trouve une personne. Mais il faut parfois du temps avant que la personne elle-même n’en prenne véritablement conscience. C’est à nous de l’écouter et de l’aiguiller vers les ressources dont elle a besoin, au bon moment. C’est à nous de lui faire réaliser la force et le courage qu’elle a en elle », insiste Liliane Dusabe, 38 ans, étudiante en 4e année du baccalauréat en travail social. Pour elle, l’avenir passe par une importante communication interprofessionnelle : « Quelles que soient nos spécialités, nous sommes tous concernés et nous devons tous travailler ensemble » pour faire reculer la violence conjugale et familiale.

(1) Organisé chaque année, le « Défi Équipes de soins et services de santé » engage les étudiants en santé inscrits dans divers programmes à travailler en équipe afin d’identifier les besoins et les priorités d’un patient et d’établir par la suite, un plan de soins interprofessionnel.